Le flocon

Beau-Gars ce matin-là, s'éveille le cœur plein d'effroi :
Le flocon noir, aussi gros que trois doigts,
Qui hantait ses nuits et le poursuivait ,
Dansant devant son nez en flairant le mauvais,
Cet objet qui ressemble à un œil dantesque,
Inventé par un poète obsédé du sexe
Le flocon est là, oui, en plein réveil,
Pendant comme un remords de Simone Weil.
Il a traversé le bout de son cauchemar
Et Beau-Gars n'en peut plus, il en a marre et marre,
Le voilà qui s'échappe dans la rue, le flocon
Sur ses pas, n'en peut plus, entre au bar, un Picon
-Oui monsieur, il avale, encore un et voit double :
Deux flocons devant lui s'agitent et le troublent !
Il se remet à fuir sinistre dans l'Espace
Renault acheté avec la peine de sa femme lasse.
Il s'enfuit trente jours, il s'enfuit trente nuits.
Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,
Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,
Sans repos, sans sommeil. Il atteignit la grève
Des mers dans un pays où les gens vont sans chaussures.
- Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.
Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes.
Et, comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes
Le flocon noir, toujours bouchant son horizon.
Alors il tressaillit en proie au blanc frisson.
- Cachez-moi, cria-t-il ; et, le doigt sur la bouche,
il s'adressait à ceux qui n'ont pas de babouches !
Beau-Gars dit à John, père de ceux qui vont
Sous les salles obscures et les concepts profonds :
Étends de ce côté la toile de l'écran !
Et l'on construisit un mur avec bien du cran.
Et, quand on eut fixé la toile avec du plomb :
-Vous ne voyez plus rien ? dit Lauren, l'enfant blond,
La fille de ses rêves, douce comme l'aurore ;
Mais Beau-Gars dit : - Las, je vois ce flocon encore !
Alors il dit : - Je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. -
On fit donc une fosse, et Beau-Gars dit : c'est bien !
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre
Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain,
Il crut un moment voir Brando dans " Le Parrain ",
Vision qui l'enchantait, plus que jamais il était
Tout haletant d'espoir mais le flocon matait.


Pastiche 51, un projet T.AP.I.N., pierre Le Pillouër (Victor Hugo), le flocon